L’horreur

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Photo utilisée avec permission du Death Valley National Park

L’horreur.   Un manque de jugement total. La cupidité et l’égoïsme photographiques poussées à leur extrême.  Une triste histoire d’horreur signée par des personnes qui croient sans doute qu’ils sont d’ardents défenseurs de la nature par le biais de leurs photos. Jusqu’où sommes-nous prêts à perturber et détruire afin de prendre une photo? Toutes les photos, surtout au prix d’autant de stupidité, en valent-elles vraiment la peine?  Billet pour susciter discussion et une nécessaire réflexion.

google+-3529Bon début de semaine à vous tous et merci d’être à nouveau à rendez-vous.  Je viens de prendre connaissance d’une histoire qui me trouble particulièrement puisque j’ai passé la période des Fêtes dans Death Valley National Park et le Mojave Preserve, deux déserts californiens.  À cette occasion, j’avais jonglé avec l’hypothèse d’aller faire de la photo dans un coin plus isolé de Death Valley, le Racetrack playa mais la durée du trajet jumelée aux risques de bris à mon véhicule m’ont détourné de ce projet.  J’aurais peut-être dû persévérer puisque l’endroit est maintenant bousillé, gracieuseté de photographes sans jugement.

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Photo utilisée avec la permission du Death Valley National Park

Plusieurs parmi vous connaissez l’endroit.  Le «Racetrack Playa» est un endroit reculé dans Death Valley National Park en Californie.  L’endroit est connu en raison des roches mobiles qu’on y trouve et qui ont laissé des traces derrière elles.  Les forces qui ont agi afin de permettre leur déplacement n’ont pas été identifiées de façon précise.   Les scientifiques continuent de spéculer quant à ces forces.  L’endroit et le phénomène sont évidemment photogéniques à souhait.  Ou enfin…l’étaient.

Ci-haut, voici le résultat après que des photographes sans scrupules se soient aventurés à proximité d’une des pierres après qu’une pluie (très rare) eut créé un éphémère lit de boue en février.  La résultante: traces de pas, traces de trépied.  Voilà qui est normal dans nos régions.  Le hic, c’est qu’au rythme de 1 à 2mm de pluie par année dans Death Valley, ces traces s’effaceront dans dix ou vingt ans.  Eh oui! Comment faire une composition décente avec autant de cicatrices?  Ne reste que la photo de nuit à faire ou encore faire appel au miracle Photoshop pour obtenir des photos acceptables.

L’incident et la diffusion de cette photo sur le site Facebook du Death Valley National Park a fait ressortir d’autres histoires d’horreur de l’endroit notamment des confidences recueillies auprès de photographes qui auraient dévoilé avoir déplacé les pierres après avoir pris une photo afin de s’assurer que leur photo soit la seule avec une composition donnée.  Si, si!  C’est comme si après avoir pris la photo de ces roses sur le haut d’une dune, j’avais choisi de les disperser et de les ensevelir pour m’assurer que personne d’autre ne capterait cette situation?  Peut-on être si motivé par l’appât du gain pour poser un tel geste, sans aucune considération pour le ou les proches qui avaient fait la démarche de poser un bouquet de fleurs au sommet de cette dune?

Incident isolé celui de Racetrack playa? Malheureusement, non.  Alors que je recherchais des photos d’arches surpeuplées de photographes pour illustrer le propos de ce billet, voilà que je tombe sur cette photo. C’est tellement «cute»: un jeune couple se rencontrant au sommet de Mesa Arch dans Canyonland. «Cute» et parfaitement imbécile puisqu’ils écrivent eux-mêmes sur leur blogue qu’ils ont appris (par la suite) que l’arche est complètement détachée à l’un de ses pôles et qu’elle est dans un équilibre précaire!!  Tout ça pour une photo.  Ils auraient pu mettre à terre – et ont probablement affaibli – un joyau photographique que j’ai capté à quelques reprises (ci-bas) et qu’on retrouve dans le haut de mon blogue.  Évidemment, on dira que deux individus ne font pas le poids pour mettre à terre une arche aussi imposante.  Et si cinquante personnes par jour commencent à le faire?  Et si on y allait pour prendre une photo mariage avec la famille?

© Louis Lavoie photo. N'hésitez pas à commenter ou à vous procurer cette photo si elle vous plaît. You like this photo? Don't hesitate to comment or order.

D’accord, mettons les choses en perspective.  Il n’y a pas eu mort d’homme.  On est loin des atrocités de la guerre ou encore d’une tuerie  incompréhensible sur le campus d’une maison d’enseignement.  Y’a du vandalisme à des propriétés qui causent des dommages irréparables.  Mais n’empêche.  Jusqu’où sommes-nous prêts à perturber la nature et les gens pour prendre une photo?Quelles sont nos motivations?  Celles-ci sont-elles si cruciales pour justifier de tels gestes?

© Louis Lavoie photo. N'hésitez pas à commenter ou à vous procurer cette photo si elle vous plaît. You like this photo? Don't hesitate to comment or order.Plusieurs ont sans doute déjà vu ces magnifiques photos d’harfangs de neige pris en vol en direction du photographe. On est subjugué par le regard meurtrier du rapace en notre direction. Wow! Quelle photo se dit-on. Et on veut refaire celle-ci. Qu’importe si le photographe à l’origine avait un assistant à quelques pas derrière lui une souris vivante à la main poussant de petits cris plaintifs qui ont attiré le prédateur.  Si ça prend une souris vivante pour attirer le rapace, achetons des souris vivantes et donnons-les en pâture.  L’harfang devient avec le temps gavé, repus et apprivoise la situation.  Les harfangs qu’on voyait par le passé dans certains coins de Bellechasse ont été chassé…non pas les chasseurs mais les photographes…prédateurs. Bonne nouvelle, les harfangs sont revenus puisque les photographes sont partis à leur recherche ailleurs.  Mais nous allons taire l’endroit où les harfangs ont de nouveau trouver refuge et repaire.

Taire.  Ne dire mot.  Ne pas ébruiter.  Ne pas dévoiler nos lieux secrets photo.  Conserver pour soi.  Egoïsme?  Peut-être que si, peut-être que non.  Auparavant, j’avais une certaine réaction lorsque je voyais des photographes refuser de partager des informations quant à la localisation de certains sites avec des intéressés.  Après tout, la nature n’est-elle pas là pour le plaisir de tous et chacun? Pourquoi du fait que j’ai un appareil photo me donnerait-il un privilège additionnel?  Mon goût de la nature et de la découverte ne sont pas imputables au simple fait que j’ai un appareil photo mais bien que j’aime dénicher et repérer des endroits différents.  J’apprécie moins les lieux très fréquentés d’où un côté rebelle qui me sert bien pour la photo.  Je découvre, je capte, je mémorise.

Toutefois, lorsque ces belles découvertes risquent d’être abîmées et bouleversées en raison d’une trop grande popularité, d’un trop grand achalandage jumelé à un manque de jugement, la discrétion peut être alors pleinement justifiée.  J’ai à l’esprit quelqu’un qui partageait des photos d’une caverne superbe dans une région du Québec.  Il se garde toutefois de partager le lieu de cette caverne en invitant seulement quelques photographes de sa connaissance.  Si sa réserve et sa discrétion me faisaient tiquer, je la comprends mieux aujourd’hui.  Et l’approuve.

Y’a tellement de sujets à capter dans le domaine de la photo.  Y’a tellement d’endroits.  On n’est vraiment pas obligé de refaire ce qui a déjà été fait pour prouver quoi que ce soit.  Et on n’est pas obligé de tout démolir sur son passage pour un cliché.  Le montant d’argent que vous récolterez vaut-il le dommage que vous aurez laissé derrière vous?

N’hésitez pas à commenter et à faire connaître votre opinion.  Vos mots sont importants. Bonne semaine à vous tous.

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6 réponses à L’horreur

  1. Dominique-André dit :

    Bonjour Monsieur Louis :-)

    Tout à fait d’accord avec votre article et votre colère que je partage entièrement. Ce que vous avez constatez est ce que tous ceux qui ont les yeux ouverts constatent. Vous avez raison sur toute la ligne.
    Les hommes sont souvent très égoïstes. Quand au respect et l’éducation. Hors, force est de constater qu’il y bien des lacunes dans l’éducation. Tout se fait ou presque dans la prime enfance. Donner le sens du respect des gens et des choses, de la nature et de la vie, cela s’apprend dès le plus jeune âge. Hors dans l’Enseignement d’aujourd’hui en 2014, où sont encore l’éducation, le respect. Cela n’existe plus et bien des parents ont renoncé. Le sujet que vous avez choisi pour cette semaine ne fait que révéler l’état de notre société. Deux choses et hors sujet pour démontrer le savoir vivre des hommes. J’ai beaucoup travaillez dans le passé en tourisme, j’ai été chauffeur d’autocar et faisait des tours d’Europe… 1/ … Amenez 50 personnes dans des toilettes au départ très propres sur un relais autoroutier. En 10 minutes, cet endroit propre sera plus dégueulasse qu’une auge à porc. 2/ … Un type, puis deux déposent un sac poubelle et un troisième un vieux matelas ou une vieille armoire dans un coin perdu. … 1 semaine plus tard, ce dépôt clandestin sera devenu un véritable champs d’immondices. … Alors, vous savez … des pierres dans un désert … Belle semaine Monsieur Louis.

  2. Bonjour Louis,
    Ce qui tu nommes ici est très bien dit. Il y a une certaine éthique en photographie qu’il faut appliquer à mon avis. Il faut également faire preuve de discernement.

    Moi, plutôt que dans la nature, c’est en exploration d’endroits abandonnés que je remarque le problème.

    Avant je trouvais qu’il était égoïste de refuser de partager les adresses d’édifices abandonnés. Au fil du temps j’ai compris qu’il était positif de ne pas trop ébruiter ces adresses. Certains photographes entrent dans des maisons abandonnées et laissent malheureusement leur trace derrière eux. Certains vont carrément briser des fenêtres pour entrer. D’autres vont vandaliser les bâtiments. Ou bien les entrées des habitations deviennent trop connus et n’importe qui se met à y entrer facilement juste pour le plaisir de se flanquer une frousse ou encore de tout saccager.

    Qu’on pense à l’Abbaye de St-Romuald. Elle a été victime d’incendie je ne sais combien de fois avant d’être définitivement démolie puisqu’elle présentait un trop grand risque d’accident. Mais avant cela, certains se sont fait une joie de briser chacun des morceaux de verre qui existait. Des pianos, des meubles, des toilettes saccagés… Des tags peinturés sur les murs ou différents messages enfantins.

    Pourtant certains urbexeurs, dont je fais partie, font attention à ne rien briser, ne rien déplacer et refermer correctement derrière soi. Ce sont des règles d’éthiques qui s’appliquent tout naturellement quand on une certaine conscience morale à mon avis.

    Bref, moi-même je ne partage plus mes bonnes adresses à n’importe qui. Seulement aux photographes que je sais dignes de confiance.

    Merci :-)

  3. GRANGE dit :

    Bien sûr on relativise l’horreur d’un tel comportement en regard des autres atrocités du monde…Mais malgré tout il faut le dire et s’élever contre cette démarche de l’image absolue…
    C’est comme cela que l’Afrique Australe compte plus de congénères en quête d’image unique …. Alors que les souvenirs forts et émouvants, qu’aucun disc dur n’aura à sauvegarder; se révèlent tout aussi importants.

  4. On sent bien la colère Louis Lavoie, dans ce billet. Et je la partage tout à fait. L’homme est le plus grand destructeur de la planète, tout le monde le sait. Alors ? Il suffit de changer soi-même ses habitudes pour que tout rentre dans l’ordre, même pour une photo "scoop" qui ne rapportera pas grand-chose. La nature est si belle. C’est au photographe de la surprendre, non de la modifier pour son ego. Quant à ceux qui ont des lieux secrets, je ne peux que les inciter à les garder secrets. Les dévoiler, même à quelques amis " de confiance" est déjà trop… cela fera son chemin. Un secret ne se donne à personne. Merci Louis Lavoie, j’adhère tout à fait à votre excellent billet.

    • Merci André. Oui vous avez raison. J’éprouve de la colère. Celui de voir un lieu qu’on aime visiter et photographier, dont on apprécie la splendeur, être défiguré. Que faire? Faire notre possible pour éduquer, sensibiliser, prendre position, dire «ça suffit». Votre commentaire et ceux d’autres lecteurs militent dans ce sens. Merci.

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