Faites votre mise en scène pour de la bonne photo de rue

Et si on jouait au metteur en scène, au réalisateur?  Celui ou celle qui place les personnages dans l’espace, qui détermine leurs actions, qui compose avec l’éclairage, qui détermine également les éléments de décor qui conviennent le mieux à son propos.  Ah le plaisir de jouer au metteur en scène.  Pouvoir de créativité certes mais responsabilité également. Responsabilité de se faire comprendre.  Alors, prêt à faire vos premiers pas dans la mise en scène?  «Lumière, caméra…action!»

Tiré du site WorldPress Photo

Merci d’être à nouveau à notre rendez-vous.  Petite pause non-prévue depuis quelques semaines, les impératifs du quotidien (et les travaux de rénovation) ayant eu le dessus. 😉 Je suis de retour à la barre de mon blogue, la visite de l’exposition World Press Photo qui vient de se conclure à Montréal ayant été – comme à l’habitude – stimulante, marquante également pour mon référentiel.  C’est un rendez-vous que je considère essentiel, non seulement à titre de photographe mais comme citoyen de notre planète.  On découvre – ou redécouvre – des événements ou situations qu’on ne doit pas «abrier» (québécisme dans le sens de couvrir/recouvrir) de silence ou d’ignorance.

Puisque vous connaissez le type de photos qu’on présente dans un événement comme le World Press Photo, vous savez que les photos retenues et titrées ne font l’objet d’aucune mise en scène sous peine d’être jugées sévèrement sur la place publique.   Certaines situations d’ailleurs ont été largement commentées cette année, mais les photographes concernés ont été blanchis de tout soupçon par l’organisation.  Nulle mise en scène pour ces photos donc outre celle que la vie, la société, la nature, les cataclysmes, les rivalités et les guerres créent quotidiennement.

Notre photo de rue est beaucoup plus modeste, en apparence, que le photojournalisme présenté dans le WorldPress Photo.  Toutefois, nos photos restent importantes: parfois pour documenter un quotidien, parfois, c’est aussi pour raconter l’histoire d’un espace, l’érosion d’un quartier, la disparition d’un style de vie, l’évolution des relations humaines. Comment faire la mise en scène de ces photos alors?  Trois éléments principaux: le décor, les personnages, la lumière.

Le décor


Abordons la façon de créer une mise en scène pour nos photos de rue.  Une précision s’impose: cette création d’une mise en scène ne repose pas sur le fait de créer de toute pièce une situation ou une photo.  Dans le cadre de mon article, je ne fais pas référence à embaucher des personnes pour jouer des rôles ou agir comme figurant, construire des décors ou encore créer un éclairage spécifique.  Voilà un acte de création distinct.

Dans le cas de nos photos de rue, ayons recours à ce que nous avons à portée de main.  Il faut initialement identifier ce que nous pouvons contrôler et ce qui nous échappe.  Le premier élément que j’aborde est le choix de votre décor.  Voilà quelque chose qui nous appartient complètement.  Il vous revient d’observer et de retenir des éléments et un décor qui sont susceptibles de créer une mise en scène avec un propos, avec une histoire, avec un graphisme pertinent, original ou dynamique.  Il vous revient de déterminer votre choix de cadrage quant à ce décor.  Dans le cas de la photo ci-haut, la murale était un élément de décor de choix.  Sa composition, son propos imposaient que tout naturellement, je choisisse d’attendre qu’un personnage soit au bon endroit dans ma composition.  Que ce personnage se déplace avec un parapluie, ignorant tout du danger suspendu au-dessus de sa tête est partiellement «chanceux» puisque – à titre de metteur de scène – j’avais choisi de faire de la photo malgré les éléments et la pluie.  Comme dit l’adage: «Qui ne risque rien, n’a rien.»

On dit souvent que sans lumière, pas de photo.  Mais je crois qu’en matière de photo de rue, le décor est votre canevas, c’est votre matière.  C’est votre hypothèse de départ.  En voyant un décor, on se dit: voilà un contexte intéressant avec le potentiel d’une situation. Qu’adviendrait-il si….un personnage venait à se tenir là?  À faire telle action dans ce décor?  Quelle serait l’histoire que je pourrais raconter avec ce décor?  Plus votre décor offre de matière, de potentiel, quitte en fait à la limite à devenir lui-même un personnage, vous aurez alors entre les mains l’hypothèse d’une mise en scène de qualité.

La lumière comme décor

Si, dans le contexte de la photo de rue, on compose habituellement avec la lumière ambiante, il est intéressant de repérer les endroits où la lumière devient le décor.  Comme metteur en scène, ces moments sont précieux parce qu’ils se rapprochent le plus de la scène avec ses projecteurs et faisceaux lumineux.  Parfois, on peut profiter des jeux d’ombre et des démarcations créées dans l’espace et disposer nos personnages en conséquence dans celui-ci comme dans le photo ci-contre.  Voilà qui nous rapproche de la danse contemporaine ou d’un jeu scénique théâtral.  Au demeurant, les silhouettes évoquent des automates, voire des visiteurs de l’au-delà pour peu qu’on aille un peu (trop?) d’imagination. 🙂

La lumière s’invite parfois dans le décor. Notre mise en scène est alors plus riche et théâtrale.  Elle permet d’attirer le regard, participe au récit et colore l’histoire à sa manière.  Dans ce cas-ci, il était facile de profiter des lumières rasantes de fin d’après-midi et des percées dans un contexte urbain pour capter cette photo.  Puisque le décor était intéressant et que la lumière tombait au bon endroit dans la peinture murale, il suffisait d’attendre le bon geste, le bon emplacement du corps de la jeune artiste de même que son travail au niveau du visage de la sirène dans la murale pour capter le moment.   Dans ce cas-ci facile de réfléchir comme un metteur en scène: décor dynamique, lumière sur une portion de celui-ci, personnage avec une action, le tout racontant l’histoire de la création d’une peinture murale dans une ruelle habituellement peu invitante du centre-ville à Montréal.  Tristement, les conteneurs à déchet des commerces avoisinants masquent aujourd’hui une portion, sinon la quasi-totalité de l’oeuvre. 😦

© Louis Lavoie photo. N'hésitez pas à commenter cette photo si elle vous plaît. You like this photo? Don't hesitate to comment.

Voici un ajout de dernière minute. Comme élément de décor, le plancher d’une scène agissant comme le canevas d’une toile.  La lumière du début d’après-midi est drue et impitoyable, parfaite pour les ombres.  Une représentation artistique se déroule.  Les ombres des artistes attirent mon regard.  Dans cette lumière impitoyable, l’évocation du spectacle est plus intéressant que le spectacle lui-même. Décor, lumière, caméra, action!

Les personnages

Troisième élément de notre mise en scène: les personnages, qu’ils soient humain, animal, voire même végétal.  Si le décor est relativement facile à déterminer et que l’éclairage est habituellement au rendez-vous – parfois avec un peu de patience, le 3e élément, même s’il qui pose le plus grand défi, demeure essentiel.

Comme metteur en scène, vous avez campé votre décor et la lumière est au rendez-vous. Tel un réalisateur, vous êtes prêt à dire à voix haute: «Lumière, caméra…»  Mais il manque un élément: l’action, le geste, la pose, l’attitude.   Où sont les personnages?

Parfois – lorsque nous sommes chanceux – les personnages sont déjà en position.  En fait, ce sont souvent eux qui attirent notre attention.  On voit alors le potentiel de la situation à capter.  Mais nous avons notre rôle de metteur en scène à assumer.  Dans la photo ci-haut, je connais bien l’attrait qu’exerce cette statue dans le Vieux-Montréal.  Chaque fois que j’y passe, les gens sont en interaction avec celle-ci.  99% du temps, on y retrouve avec des personnes qui font un égoportrait ou encore demande à un proche de les prendre en photo devant cette statue.  Comme metteur en scène, mon intérêt est nul.  Toutefois, les deux hommes assis à proximité de cette statue représentait un potentiel.  Il fallait que je me déplace pour réaliser un cadrage permettant de raconter une histoire.  Un peu de patience et j’ai finalement obtenu ce regard éloquent en direction des personnages féminins.

Toutefois, plus souvent qu’autrement, on identifie notre matière (décor/lumière) et il faut attendre que le tout se mette en place.  J’avais repéré ce reflet où des personnages figuraient sur une banderole.  Bon potentiel avec des silhouettes qui sont déjà dans le décor. Plutôt que d’avoir une photo plus figée, j’ai attendu que d’autres silhouettes – vivantes celles-ci – s’ajoutent aux endroits que je souhaitais.  La photo devient alors un regard sur une rencontre de solitudes en milieu urbain.

Le décor est intéressant.  Voici des portes d’un marché avec un nombre assez important d’éléments de signalisation.  Selon les pictogrammes, on peut… on ne peut pas … tantôt oui … peut-être que non. Devant ces portes,  un pauvre «pitou» semble désemparé. Bien entendu, comme metteur en scène, j’ai recherché le moment où le corps de l’animal exprimera cet état.  J’attends patiemment que son regard pointe en direction des portes, la tête un peu basse.  Il est manifestement dans l’attente de son maître mais en choisissant ce décor et cette pose de l’animal, je souhaitais qu’on interprète la scène autrement.   J’ai d’ailleurs partagé cette interprétation de désarroi dans mes espaces de médias sociaux en faisant référence à la signalisation pour le stationnement de Montréal s’apparentant à ce grand nombre d’indications confuses s’opposant parfois l’une à l’autre.  Comme notre sympathique personnage animal, on en perd ce qui nous restait de latin. 😉

Y a-t-il un personnage sur lequel vous avez un contrôle absolu?  Bien sûr: vous-même! L’autoportrait n’est pas une pratique récente: les photographes la pratiquent depuis…belle lurette.  Vous pouvez choisir de vous mettre en scène, soit pour des raisons graphiques ou encore parce que le tout participe à votre propos.   C’est le cas dans la photo ci-contre où la vue de cette chaise renversée traduisait bien mon état intérieur du moment.  J’ai choisi de faire un cadrage en misant sur les éléments graphiques et en participant à la mise en scène.  J’ai parfois (trop souvent par les temps qui courent) des moments de doute, de fragilité et mon intérieur peut prendre «une débarque» (autre québécisme), à l’instar de cette chaise. Voilà donc un autoportrait dont le propos le situe dans un autre registre que les «égoportraits».

Je vous invite donc lors de votre prochaine virée photo de rue à devenir un metteur en scène.  Voyez le tout comme étant une pièce de théâtre ou une scène de cinéma que vous avez à gérer, en composant le tout morceau par morceau (décor – lumière – personnage). La spontanéité existe dans le domaine de la photo de rue mais je suis d’avis que plus souvent qu’autrement, la situation à capter se construit.  En envisageant le tout à la façon d’un metteur en scène, vous vous donnerez l’opportunité  de réussir vos photos de rue.

J’espère que cet article vous sera utile.  N’hésitez pas à commenter.  Vos mots sont importants.  N’hésitez également pas à partager vos suggestions d’articles.  

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3 commentaires pour Faites votre mise en scène pour de la bonne photo de rue

  1. Biber dit :

    L’âme du poète, et la main de l’orfèvre ?

  2. Demouron dit :

    Merci Louis, très intéressantes tes suggestions et propositions. J’aime beaucoup la photo de rue, plus particulièrement les portraits, mais ce n’est pas facile de passer inaperçue. :o) J’aime aussi les situations incongrues, comme ce mulet attaché sous un panneau défense de stationner, par exemple, que j’ai pu photographier, un jour de flânerie.
    Amitiés,
    Mijo

  3. Helene dit :

    Bonjour M. Louis,
    Tout semble si fluide, la composition dans la photo de rue en lisant votre article. Montréal est une ville où les gens au pouce carré sont si nombreux que la mise en scène est souvent pas si facile même si je ne manque pas de patience. J’espère qu’avec l’automne le tourisme réduira et que je parviendrais à mettre en pratique vos conseils. Merci pour vos précieux articles et je vous pardonne pour votre silence car la réno cela oblige toujours.

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